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Portrait d'une femme noire

1800
INV 2508 ; L 3597
Département des Peintures
Currently on display at the Musée du Louvre
Salle 935
Aile Sully, Niveau 2
Inventory number
Numéro principal : INV 2508
Autre numéro d'inventaire : L 3597
Artist/maker / School / Artistic centre
Benoist, Marie Guillemine, née Le Roulx de La Ville ou Laville-Leroulx (Paris, 1768 - Paris, 1826)
France École de

Description

Object name/Title
Titre : Portrait d'une femme noire
Ancien titre : Portrait d'une négresse (titre du Salon de 1800)
Autre titre : Portait présumé de Madeleine (titre alternatif depuis 2019)
Description/Features
Le modèle féminin, âgé de 20 à 40 ans, est représenté dans un format coupé à mi-corps, devant un mur uni gris clair, sans indication de profondeur spatiale. Le visage et les yeux sont tournés vers le spectateur, le corps de la jeune femme est placé latéralement, assis sur un fauteuil en cabriolet de style Louis XVI, en bois doré et garni de tissu vert fixé par des clous de tapissier. Le dossier et l'accotoir droit du fauteuil sont presque recouverts par un grand châle bleu posé dessus. La jeune femme est coiffée d'un fichu blanc enroulé et noué haut sur la tête, un pan laissé libre retombe le long de la joue gauche. Un anneau d'or est visible à son oreille droite. Ses bras et sa poitrine sont presque entièrement dénudés : le modèle semble avoir dénoué et échancré sa robe-chemise blanche, encore retenue à la taille par une ceinture de textile rouge. Sa main droite repose sur les genoux, la main gauche est repliée contre le ventre. La signature de l'artiste est placée sur le fond gris, juste au-dessus de la main droite du modèle.
Inscriptions
Signature :
"Laville Leroulx, f[emme] Benoist". (vers le bas à droite)

Physical characteristics

Dimensions
Hauteur : 0,81 m ; Hauteur avec accessoire : 1,07 m ; Largeur : 0,65 m ; Largeur avec accessoire : 0,905 m
Materials and techniques
huile sur toile

Places and dates

Date
Fin du XVIIIe siècle - début du XIXè siècle (1800)

History

Object history
Exposé au Salon de 1800 (ouvert le 2 septembre), Paris, Muséum central des arts (Louvre), n° 238 du livret (sous le titre : "Portrait d'une négresse") ; présenté à l'exposition des artistes versaillais de 1801 (ouverte le 2 septembre), Versailles, Palais national (château), Musée spécial de l'École française, n° 1 ou 47 du livret, selon les éditions (sous le titre : "Portrait d'une négresse") ; resté en propriété de l'artiste jusqu'en 1818 ; acheté à l'artiste, ensemble avec trois autres peintures ("La lecture de la Bible", "La diseuse de bonne aventure" et "Sorcière, tête d'étude") par le ministère de la Maison du roi, le 27 juin 1818, au prix total de 11 000 francs pour les quatre tableaux ; porté au registre des acquisitions de peintures du règne de Louis XVIII sous le n° "L 3597" (sous le titre "Tête de négresse") ; présenté au musée du Luxembourg, ¨Paris, de 1819 à 1826 (sous le titre "Portrait d'une négresse, de grandeur naturelle. Étude vue à mi-corps, avec les mains") ; restauré par Nicolas et Émilie Maillot à Paris, en février 1825 ; sorti du musée du Luxembourg et transporté aux magasins du musée du Louvre le 6 février 1827 ; présenté au musée du Louvre depuis 1830 au moins ; réinventorié "INV. 2508" par le conservateur Frédéric Villot, entre 1852 et 1860 ; mis en sécurité pendant la Seconde Guerre mondiale au château de Montal (Saint-Jean-Lespinasse, Lot) ; rentré de Montal au musée du Louvre, Paris, le 11 mars 1946 ; restauré par Henri Linard (nettoyage, réintégration et revernissage de la couche picturale) à Paris, en novembre et décembre 1957.

Commentaire :
Lorsque ce tableau est exposé pour les premières fois au public en 1800-1801, son auteur le désigne comme "Portrait d'une négresse". Ces deux mots ("négresse" d'une part, "portrait" d'autre part), demandent à être remis dans le contexte de leur emploi commun par les locuteurs français de la fin du 18e siècle, mais aussi dans l'emploi qu'en fait personnellement l'artiste Benoist.
Les termes "nègre" et "négresse" ne sont pas neutres à l'époque : ils ne désignent pas seulement les hommes et les femmes de peau noire ou originaires de la région du fleuve Niger en Afrique, ils sont aussi directement associés à l'esclavage. La cinquième édition du dictionnaire de l'Académie française, publiée en 1798 (exactement contemporaine du présent tableau) donne pour définition de "nègre, esse (substantif) : c'est le nom qu'on donne en général à tous les esclaves noirs employés aux travaux des colonies. [...] On dit familièrement Traiter quelqu'un comme un Nègre, pour dire, Traiter quelqu'un avec beaucoup de dureté et de mépris". Le terme qu'emploie Benoist pour désigner le modèle peint indique donc que cette jeune femme a précédémment connu la condition d'esclave, une situation dont elle a été émancipée depuis son arrivée sur le sol de la métropole, ou au plus tard depuis le décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, voté par la Convention nationale le 4 février 1794. Malgré le changement de statut, le fait de continuer à employer le terme "négresse" témoigne de la persistance, dans les mentalités de la bourgeoisie française à laquelle appartient Marie-Guillemine Benoist, de représentations racistes qui attachent un rapport de domination et d'inégalité entre êtres humains en fonction de leurs couleurs de peau.
Le terme "portrait" employé par l'artiste pour caractériser cette représentation indique qu'il s'agit de la reproduction ressemblante de l'aspect physique d'un individu. Toutefois, il faut observer que cette effigie n'est pas un portrait de condition : le modèle ici n'est pas décrit dans son cadre de vie ni dans sa tenue quotidienne, qui devait très probablement être celle d'une employée à des tâches domestiques. Elle ne porte pas de tablier ni d'autres accessoires se rapportant à son emploi. Au contraire, elle est assise sur un fauteuil en bois doré et porte une robe neuve de coton immaculé : il s'agit d'articles de luxe, inaccessibles à une domestique au service d'une famille bourgeoise à la fin du 18e siècle. Outre qu'elle est environnée d'objets qui ne lui appartiennent pas, la jeune femme se présente avec le torse largement dénudé. Ces éléments additionnés signalent clairement aux spectateurs que le modèle est abstrait de sa condition sociale, et que sa représentation n'a pas pour intention d'illustrer sa vie quotidienne, d'exprimer ses goûts ou ses opinions personnelles. Rappelons enfin que le coût financier et le prestige social que représente un portrait peint de cette taille et de qualité supérieure sont incompatibles avec la condition de domestique dans la France de la fin du 18e siècle, quelle que soit sa couleur de peau ou son origine. L'initiative du tableau relève exclusivement de l'artiste (qui l'a conservé pendant près de vingt ans pour elle-même) et non du modèle qui n'a pas pu en être le commanditaire. L'accent est mis sur la beauté et la grâce du modèle, et sur le contraste de sa couleur de peau avec la blancheur immaculée des linges qui l'enserrent. Dans les catégories artistiques en vigueur à la fin du 18e siècle, une telle création ressortit en réalité moins au portrait, vecteur d'affirmation d'un statut social, qu'à l'étude, outil de recherche et de perfectionnement artistiques. C'est à cette catégorie d'"étude" que l'oeuvre est logiquement rattachée, vingt ans plus tard, dans le catalogue que rédige le conservateur du musée du Luxembourg : "Étude vue à mi-corps, avec les mains". Or, si une étude aboutie était acceptable dans les salles permanentes d'un musée, elle ne l'état pas dans l'exposition du Salon des artistes vivants : considérée comme un travail préparatoire non autonome, une étude n'aurait pas été jugée digne d'être exposée ; on peut donc supposer qu'en 1800, l'artiste a préféré employer la dénomination de "portrait" pour affirmer le caractère autonome et achevé de son oeuvre, dans l'intention de convaincre le jury de la laisser l'exoposer au Salon. Outre son rôle d'étude, attestant de la virtuosité de l'autrice, l'oeuvre s'enrichit d'une valeur allégorique : le sein dénudé et l'harmonie tricolore de l'habillement du modèle créent une analogie avec les allégories contemporaines de la République française (voir par exemple "Allégorie de la République française", peinte par Antoine Jean Gros, INV. 5071).

En 2018-2019, deux historiennes de l'art (Marianne Lévy et Anne Lafond) ont proposé de changer le titre de l'oeuvre en "Portrait de Magdeleine" (ou "Madeleine"). Cette proposition prend sa source dans la première biographie de Marie-Guillemine Benoist publiée en 1914 par Marie-Juliette Ballot : s’étonnant du caractère unique de ce portrait dans tout l’œuvre peint de l'artiste, Ballot pense que cette représentation a pu être inspirée par la domesticité du beau-frère de l’artiste (Benoist-Cavay), colon guadeloupéen rapatrié en France continentale à la fin des années 1790. Ballot n'émettait alors qu'une simple supposition, sans pièce d’archives pour l’étayer. Sans citer l’ouvrage de Ballot, Marianne Lévy reprend cette hypothèse en 2018 et lui ajoute la découverte d'un prénom (« Magdeleine ») trouvé dans le rôle (c'est-à-dire la liste des passagers et de l’équipage d'une embarcation) d'un bateau en provenance de Pointe-à-Pitre qui débarque au port de Rochefort en décembre 1798. Sur ce document apparaissent Benoist-Cavay (beau-frère de Marie-Guillemine Benoist) et son épouse, qui déclarent être accompagnés de « Magdeleine, servante ». En l’état actuel de la recherche, c’est le seul et unique document qui atteste l'existence de cette employée. De Magdeleine, on ne sait ni la couleur de peau, ni la date et le lieu de naissance, ni la date de décès, ni la durée de son service auprès des Benoist-Cavay et de sa résidence en France continentale. On ne sait donc pas si elle a pu être présente lors de leurs rencontres avec leur belle-soeur Marie-Guillemine Benoist, en Anjou et à Paris en 1799. Enfin, rien n'indique si Magdeleine était belle, bien portante et apte à poser pour un tableau. Il faut rappeler que plusieurs milliers d'hommes et de femmes originaires d'Afrique et des Antilles vivaient et travaillaient en France continentale à la fin du 18e siècle ; si Marie-Guillemine Benoist était désireuse de peindre un modèle à la peau noire, elle avait donc l'opportunité de rencontrer bien d'autres modèles que la seule Magdeleine, si tant est que cette dernière avait la peau noire. Marianne Lévy admet, en préambule à sa démonstration, que le rapprochement qu’elle fait entre le modèle peint et « Magdeleine, servante » est le fruit d’« hypothèses invérifiables ». Elle finit pourtant par les identifier par convention (" Magdeleine, appelons-la Magdeleine "). Cette convention est reprise en 2019 par Anne Lafond (sous l'orthographe « Madeleine », sans le "g"), d’abord lors de conférences prononcées en 2018 : de la jeune femme noire peinte par Benoist, elle rappelle d’abord que « l’identité précise est inconnue » avant d’affirmer cependant par la suite « qu’il est établi […] qu’elle est arrivée en France en tant que domestique du beau-frère de l’artiste, au retour de Guadeloupe ». Par la suite, dans la notice de l’œuvre dans le catalogue d'exposition « Le Modèle noir » au musée d’Orsay au printemps 2019, Anne Lafond écrit que « cette jeune femme noire portraiturée […] s’appelle Madeleine », sans rappel du faisceau d'hypothèses invérifiables sur laquelle repose cette assertion. Il n’y a pas eu depuis d'autres publications permettant d’apporter de nouvelles pièces d’archives sur ce sujet. Le fait de rebaptiser l'oeuvre doit par conséquent être assorti de prudence ("Portrait présumé de Magdeleine") et doit s'entendre comme une convention qui répond au besoin de la société occidentale du 21e siècle de restituer, même symboliquement, une identité historique et individuelle à la jeune femme peinte. Ce titre contemporain pose cependant la question de son adéquation aux intentions premières de l'artiste, il y a deux cents ans. Plus que le simple portrait d'une domestique, Benoist a probablement aspiré à représenter la dignité et la liberté d'un ensemble de femmes précédemment réduites en esclavage. L'artiste véhicule efficacement cette idée grâce au portrait-étude d'un individu sublimé et soigneusement mis en scène : cette forme à la fois simple et majestueuse, émouvante et fortement incarnée, constitue une alternative nouvelle aux compositions allégoriques, narratives et héroïques très fréquentes dans le dernier tiers du 18e siècle.
(Côme Fabre, novembre 2025)
Acquisition details
entrée - Collection de Louis XVIII
Acquisition date
date de décision : 27/06/1818 (achat)
date d'arrivée au Musée : 06/02/1827
Owned by
Etat
Held by
Musée du Louvre, Département des Peintures

Location of object

Current location
Sully, [Peint] Salle 935 - Jacques-Louis David (1745-1825) et ses élèves, l’art du portrait

Index

  • Peintres femmes. Naissance d'un combat, 1780-1830, cat. exp. (Paris, musée du Luxembourg, du 3 mars au 4 juillet 2021), Paris, Réunion des musées nationaux-Grand Palais, 2021, p. 162-163, ill.coul, n° 120
  • Le Modèle noir : de Géricault à Matisse, cat. exp. (Paris, musée d'Orsay, 26 mars - 21 juillet 2019 ; Pointe-à-Pitre, Mémorial ACTE, 13 septembre - 29 décembre 2019), Paris, Flammarion, 2019, p. 59, ill. 35
  • Petite Galerie 5 : Figure d'artiste, cat. exp. (Paris, musée du Louvre, 25 septembre 2019 - 29 juin 2020), Paris, Louvre édition, Seuil, 2019, p. 126-127, n°35
  • Boni, Daniela ; Manfrini, Monica, Pittrici della rivoluzione. Le allieve di Jacques-Louis David, Bologne, Pendragon, 2017, p. 96-97, 119 (note 48), 122
  • Chéreau, Patrice (dir.), Les visages et les corps, cat. exp. (Paris, Musée du Louvre, 4 novembre 2010 - 31 janvier 2011), Paris, Skira / Flammarion / Louvre éditions, 2010, p. 210
  • Allard, Sébastien ; Scherf, Guilhem (dir.), Portraits publics, portraits privés, 1770 à 1830, cat. exp. (Paris (France), Galeries nationales du Grand Palais, 02/10/2006), Paris, Réunion des musées nationaux, 2006, p. 129-130, n°32
  • Girodet 1767-1824, cat. exp. (Paris, Musée du Louvre, 22/09/2005-02/01/2006 ; Chicago, The Art institute of Chicago, 11/02-30/04/2006 ; New York, The Metropolitan Museum of Art, 22/05-27/08/2006 ; Montréal, Musée des Beaux-Arts, 12/10/2006-21/01/2007), Paris, Gallimard / Louvre éditions, 2005, p. 331, ill. coul.
  • Compin, Isabelle ; Roquebert, Anne, Catalogue sommaire illustré des peintures du musée du Louvre et du musée d'Orsay. III. Ecole française, A-K, Paris, R.M.N., 1986, p. 53, ill. n&b
  • Compin, Isabelle ; Reynaud, Nicole, Catalogue des peintures du musée du Louvre. I, Ecole française, Paris, R.M.N., 1972, p. 29

  • - Petite galerie 5 : Figure de l'artiste, Richelieu, Salle 101 - Galerie Richelieu, 26/09/2019 - 30/06/2021
  • - Le Modèle noir, Paris (Externe, France), Musée d'Orsay, 25/03/2019 - 21/07/2019, étape d'une exposition itinérante
  • - La représentation des populations noires en France et en Grande Bretagne entre 1700 et 1830, La Chapelle, 01/03/2014 - 01/06/2014
  • - Patrice Chéreau: les corps et les visages, Sully, [Peint] Salle 43 F - Restout : grande peint. d'Histoire au XVIIIè, 03/11/2010 - 31/01/2011
  • - Portraits publics, portraits privés, 1770 à 1830, Paris (France), Galeries nationales du Grand Palais, 02/10/2006 - 09/01/2007, étape d'une exposition itinérante
Last updated on 13.03.2026
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